À vingt-deux ans, j’ai vécu une première expérience d’Éveil lors d’un voyage au Pays de Galles. Ça a duré une semaine. C’était quelque chose de tellement subtile, que je n’ai rien compris. Ce n’est qu’après l’avoir revécu – quinze ans plus tard – que j’ai réalisé que c’était ça. C’était finalement comme un prélude à ce qui allait venir sur le chemin ; un appel de phare depuis l’arrière du décor ; une petite graine soigneusement semée pour bien plus tard.
À l’époque, ma vie consistait en un certain nombre de problèmes très concrets que j’essayais de « résoudre » – quand j’y repense, un peu comme un rat se débatterait dans un grand verre d’eau. Mais je pratiquais l’art du détachement quotidiennement, et les circonstances de ce voyage avaient comme déclenché « quelque chose » en moi.
C’était dur de décrire cette sorte d’aise, de fluidité. Un sentiment que je n’avais jamais expérimenté, mais qui me semblait à la fois très familier. Je sentais, du plus profond de moi, une confiance parfaite en ce qui est ; une conviction que tout se déroule comme il faut.
Ça me rappelle cet épisode de Harry Potter, lorsqu’il boit la potion magique de chance liquide qu’il a gagnée en cours de potions. L’humain et son mental laissent place à une sorte d’intuition mouvante sur pattes. L’énergie qui se déploie sait exactement quoi faire, quand le faire, et comment le faire. Tout fait parfaitement sens.
L’intelligence de vie pure prend pleinement les commandes et – n’opérant sans aucun filtre – elle ne fait aucune erreur.
En dehors de cette expérience, j’ai toujours senti qu’il y avait une manière « optimale » de faire les choses. Par exemple, il y a une manière parfaite de manger un bol de prunes fraîches : quelle prune manger en premier ; puis celle qui sera mangée en deuxième ; puis la troisième. Il y a une seule manière « efficace » d’organiser son frigo et ses placards. Il y a un flot idéal d’ordre dans lequel faire chaque geste du quotidien ; une position impeccable dans laquelle mettre son corps pour procéder – et déposer ses pieds.
Ce n’est pas une perfection comme l’entendrait l’oreille humaine. Ça ne porte pas de jugement de valeur ou de comparaison. Ce n’est pas l’humain qui fait de manière juste, mais la vie qui meut l’humain parfaitement. Et il n’y a pas plusieurs possibilités ; c’est juste parfait parce que c’est.
Ce n’est pas un hasard que c’est en faisant mon « foutinage » (un peu de tout et de rien dans ma maison) quinze ans plus tard, que j’ai vécu un basculement de conscience plus permanent. Le ménage efficace dans ma cuisine et mon salon ; le repos tranquille dans le canapé ; la vaisselle en savourant la chaleur aimante de l’eau savonneuse sur mes mains ; la contemplation des bons magnifiquement orchestrés des écureuils dans les arbres ; l’aspirateur qui me rend la tâche tellement plus aisée ; le petit carré de chocolat noir pour me récompenser en écoutant les oiseaux chanter. Chaque tâche s’enchaînant à la perfection ; mon corps se mouvant à la perfection ; chaque geste se succédant comme si j’avais répété cette chorégraphie toute ma vie – le tout en pleine conscience ; cerveau/mental/ego éteints.
Seule l’intuition profonde me meut, et elle sait mieux. J’ai alors réalisé que cela ne pouvait être qu’une intelligence non-humaine.
Chaque rotation d’électron autour de chaque atome, chaque battement de cil de chaque être humain/animal/insecte/ange/fée/esprit/guide de tous les mondes – visibles, invisibles, extra-terrestres, parallèles – est orchestré à la perfection. Chaque pièce de déchet dans chaque poubelle publique du monde entier est à sa place, déposée là dans un but précis, dans une intention parfaite. Chaque petit bout de bois, brin d’herbe, grain de poussière, placés là pour une raison.
Comment cela pourrait-il être une intelligence concevable par le cerveau humain ? Il a beau être la machine la plus sophistiquée qui existe sur cette planète, il ne peut en aucun cas s’y comparer.
Les mots qui sortent de ma bouche, l’un après l’autre – en français, en anglais – s’enchaînent d’une manière parfaite. Même mon bafouillement se présente idéalement. Les mots dans ma tête, quand il y en a, se présentent de manière intentionnelle – mais une intention non-humaine.
Il y a même – et j’irai même jusqu’à dire surtout – une perfection dans l’erreur, dans l’imperfection.
Et la réalisation, le vécu direct, de cette perfection provoque un sentiment de félicité (c’est d’ailleurs comme cela que j’ai nommé cette fameuse journée pendant laquelle je me suis sentie « sortir du rêve »). Après cela, ça s’était comme diffusée. Je le connaissais intellectuellement ; je pressentais dans toutes les cellules de mon corps cette bonté de la vie qui m’émouvait aux larmes, régulièrement. J’avais facilement accès au cœur, au noyau derrière les voiles subtils. Mais je ne vivais plus cette même félicité palpable au quotidien.
Je ne savais pas si ça reviendrait. Je n’y apportais pas vraiment d’importance. Je n’en avais pas besoin pour être bien.
En réalité, ça ne se vivait plus car le travail de démolition s’était en quelque sorte mis en pause, avant de s’attaquer aux toutes premières fondations.
Depuis quelques jours, je vis une période de fortes conscientisations. Les vieux rouages, qui maintenaient inconsciemment les dernières bribes du personnage en place, ont soudainement été mis à jour. Je canalise d’importantes informations pour l’histoire de Marie, et ces révélations font tomber les dernières constructions auxquelles l’ego tentait de se raccrocher. Les derniers filtres s’évaporent et je réalise que ce sont dans ces périodes intenses de dévoilement – de « yeux grands ouverts » – que cette félicité se vit pleinement.
Une fois que la couche de voiles se soulève, il existe une harmonie parfaite dans la matière ; et cette harmonie peut être expérimentée en chaque instant.
Les moindres petits évènements s’enchaînent l’un après l’autre, dans une exactitude chronométrée – de la façon dont on procède pour mettre ses chaussettes, à comment on s’y prend pour écrire un message difficile à une personne aimée. Chaque objet dans la maison me tombe sous la main quand j’en ai besoin. Chaque voisin croisé sur le trottoir, chaque mot échangé à chaque instant est idéalement orchestré.
Le corps se meut de lui-même harmonieusement dans cet environnement idéalement conçu pour lui. C’est un vécu tangible éblouissant, euphorisant.
L’accès direct à cette intuition profonde de vie me donne la sensation de pressentir l’avenir. C’est comme si je savais ce qu’il se passe dans cette histoire, à tout instant ; comme si je voyais le fil conducteur, d’un point de vue extérieur. Et, sous cette apparence de chaos, chaque élément de la trame est extrêmement coordonné.
Je faisais, jusqu’alors, l’analogie entre ce sentiment de félicité et l’image de potion magique de chance liquide car c’est l’impression que ça me donnait. Mais, en le revivant pleinement, je réalise que c’est en fait la rencontre entre l’intuition profonde, animale, cellulaire, vivante, et le maintenant inaltérable qui contient tous les instants de toutes les histoires jamais contées.
Ce n’est pas que je prédis l’avenir ou que je provoque ce à quoi j’aspire, mais c’est que tout est déjà vécu, tout est déjà su – au présent. C’est la fusion entre le conteur et son histoire.
Cette félicité n’est donc finalement pas le signe que la vie m’aime – comme ça peut en donner l’impression – mais c’est la réalisation que c’est moi qui en suis le créateur, l’instigateur – moi, le grand amoureux de ce qui est.

Tes articles sont des harmoniques des instants de ma vie.
Merci pour tous ces mots !